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Le “goutte-à-goutte” ou les prêts mortels des cartels

Au Brésil, les applis du blanchiment

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Brésil.

Les applis du blanchiment

Les jeunes Colombiens enrôlés par des organisations mafieuses pour exercer au Brésil comme usuriers sont formés à se servir d’applications de transfert de fonds entre les deux pays. Les “chefs” restés au pays reçoivent ainsi des rapports quotidiens.

Dans le vaste réseau sud-américain du “goutte-à-goutte”, le Brésil, le plus grand pays du continent, sert de laboratoire pour l’utilisation des technologies numériques.

Le soleil tape fort sur São Paulo, et nous avons rendez-vous sur une petite place à deux pas de l’avenue Ibirapuera avec Roberto, un Colombien originaire du département du Quindío [dans le centre du pays, la zone du café]. Avant le Brésil, le jeune homme pratiquait déjà le goutte-à-goutte au Chili.

Avant d’avoir sa “tournée” à São Paulo, il a été formé un mois durant à l’utilisation de la plateforme qui permet aux chefs de surveiller, depuis la Colombie, tous les faits et gestes de leurs collecteurs.

“Ils ont des agents partout au Brésil, et ils travaillent sur des plateformes très élaborées : on y entre les coordonnées du client, la levée de fonds quotidienne, la somme due, le bénéfice, la commission. Le soir, on va sur la plateforme pour solder les comptes, remettre l’argent, et les chefs reçoivent des relevés quotidiens”, explique Roberto en montrant l’écran de son téléphone portable.

CobrarApps, Optimus ou Venda Más, voici quelques-uns des outils de ces Colombiens au Brésil – des applis téléchargeables sur n’importe quel portable à partir de Google Play, et utilisables en créant simplement un compte à partir d’une adresse e-mail et d’un mot de passe.

Nous avons contacté les administrateurs d’une de ces applications, qui nous ont envoyé une adresse et un mot de passe pour nous permettre de découvrir “toute sa facilité d’utilisation dans la surveillance des transactions”.

Le pack coûte 15 euros par compte créé, donc par collecteur, tandis que le système qui permet au chef de suivre les opérations de n’importe où dans le monde est “totalement gratuit”. L’argent, nous explique-t-on, doit être déposé via Western Union ou sur un compte en pesos dans une banque de Colombie.

Le système fonctionne très bien, explique Roberto, car il évite que l’argent des patrons ne se perde : “Si je me fais arrêter par la police, l’appli, elle, conserve les informations sur les débiteurs, la géolocalisation, les adresses, ce que chacun a payé et ce qui lui reste à payer. Il leur suffit d’envoyer quelqu’un d’autre à ma place récolter l’argent.”

Selon une source policière à São Paulo, ces applications permettent aussi aux commanditaires du goutte-à-goutte de prendre la décision de rapatrier des collecteurs en Colombie pour brouiller les pistes, et embrouiller les enquêteurs.

“Parfois, nous perdons d’un jour à l’autre la trace de Colombiens que nous suivons. Selon nos informateurs, dès que les criminels ont un soupçon, ils renvoient les collecteurs en Colombie ou les changent de ville”, poursuit cette même source.

Les autorités brésiliennes ont découvert l’existence du goutte-à-goutte à partir de 2011, et lancé plusieurs opérations pour lutter contre ces réseaux.

C’est à Teresina, la capitale de l’État brésilien du Piauí [Nord-Est] qu’ils ont fait leur apparition : mi-2012, plusieurs commerçants ont rapporté avoir dû mettre la clé sous la porte, et les Colombiens continuaient à les harceler pour qu’ils remboursent des dettes déjà acquittées.

En 2013, alors que le goutte-à-goutte apparaît encore comme un délit économique mineur, un procès s’est ouvert au Brésil contre trois Colombiens qui, en deux mois seulement, avaient effectué des virements vers la Colombie pour un montant de 340 000 reais, environ 100 000 dollars [de l’époque, aujourd’hui 63 000 dollars].

Selon la Cepal (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes), au premier semestre 2018 la Colombie enregistrait un bond de 14,77 % des transferts d’argent réalisés par ses ressortissants à l’étranger.

Les criminels du goutte-à-goutte observent la plus grande prudence dans ces transferts, détaille Roberto : “Il existe des sites sécurisés sur lesquels travaillent toujours les mêmes opérateurs, sans jamais dépasser le plafond des 30 000 reais de transfert de fonds autorisés. Comme il y a des sommes importantes à transférer, ils ont une liste de Brésiliens qu’ils rémunèrent pour effectuer ces transferts d’argent pour leur compte, et en Colombie une liste de gens, rémunérés eux aussi, pour recevoir ces mêmes transferts.”

Des enquêtes ouvertes au Brésil et le fait que l’argent arrive [de Colombie] dans des sacs à dos a conduit à l’hypothèse d’un réseau de trafic de drogue. Derrière un couple de Colombiens arrêté se cachait en réalité toute une organisation criminelle qui recevait de l’argent de Colombie qu’elle prêtait à des taux d’intérêt de 30 à 50 % à des commerçants ensuite harcelés, insultés et menacés pour qu’ils remboursent.

L’enquête a débouché en mars 2018 sur l’arrestation de sept Colombiens, assortie d’un coquet dossier qui montrait, preuves à l’appui, que ce réseau avait en quatre ans collecté au Brésil et envoyé frauduleusement en Colombie plus d’un million et demi de dollars.

Comme ailleurs en Amérique latine, la violence inhérente au système du goutte-à-goutte a connu une véritable escalade entre les emprunteurs et les collecteurs envoyés par des bandes organisées. À l’éventail des délits prévus par le Code pénal brésilien pour les faits d’extorsion et d’usure sont venus s’ajouter d’autres chefs d’inculpation, dont le trafic de drogue, l’association de malfaiteurs et la traite d’êtres humains.

Il y a plusieurs décennies déjà que le Brésil fait rêver les Colombiens, notamment en raison du football. Un rêve qu’ont pu concrétiser de nombreux jeunes gens originaires de la région dite du “triangle du café” [dans le Centre] et du nord du département du Valle del Cauca [Sud-Ouest]. Car en 2014, à la veille du Mondial organisé au Brésil, les réseaux criminels avaient là un prétexte tout trouvé pour envoyer dans le pays d’importants contingents consacrés au goutte-à-goutte.

Quand on sait ce qui se passe dans d’autres pays sud-américains, le Brésil est un havre de paix, raconte Roberto, qui vante le bon accueil que font les Brésiliens aux étrangers. “Et les gens sont honnêtes : un client qui n’a pas de quoi payer va s’arranger en offrant à son collecteur une moto, des bijoux, des marchandises.”

Roberto assure bénéficier de la protection de plusieurs policiers qui ont dans leur famille des proches ayant eu recours au goutte-à-goutte : “À eux, on accorde des prêts à 8 %, 10 % maximum, pour les aider dans leurs affaires. On peut travailler en bonne intelligence, sans recourir à la force.”

Mais tous les jeunes gens partis au Brésil ne partagent pas ce point de vue. Beaucoup ont cru à des promesses qui n’ont pas été tenues. D’autres n’ont découvert qu’une fois sur le sol brésilien le travail qui leur était demandé.

“L’argent qui inonde le Brésil provient en grande majorité du trafic de drogue, car c’est une forme facile de blanchiment. Je connais des Colombiens qui travaillent pour [l’organisation criminelle dite de] la Cordillera, qui va jusqu’à menacer leurs enfants au pays”, dénonce Roberto.

Entre 2014 et août 2019, 42 Colombiens sont décédés sur le territoire brésilien de mort violente ou dans des circonstances non élucidées, selon un rapport du ministère colombien des Affaires étrangères.

Le système du goutte-à-goutte est si bien implanté au Brésil que, selon nos sources, dans certaines villes comme Rio de Janeiro, les Colombiens travaillent main dans la main avec les bandes armées des favelas, qui les protègent lorsqu’ils doivent se déplacer avec d’importantes sommes d’argent.

Alors que nous sommes sur le point de nous séparer, Roberto nous fait une dernière révélation : l’organisation pour laquelle il travaille s’apprête à faire le grand saut de l’autre côté de l’Atlantique – à la nouvelle route ouverte en Uruguay viendra bientôt s’ajouter un réseau de prêts usuraires en Espagne, à Barcelone.

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